La recette de l’optimisme, Rencontre exclusive avec Loïc BALLET
Nom : Loïc BALLET
Présentation : Chroniqueur gastronomique, producteur TV pour France Télévisions, épicier
Liens : www.loicballet.com
Propos recueillis par Julien Russier le 23 octobre 2025
1 – Julien RUSSIER : Que représente pour vous le concept d’optimisme ?
Loïc BALLET : Je ne suis pas sûr que ce soit un concept. Pour moi, l’optimisme, c’est un art de vivre. C’est le truc facile de se dire qu’on voit le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, mais pour moi, c’est plutôt cela : le verre est cassé, ce n’est pas grave, on va en trouver un autre qui sera encore mieux. Je me rends compte que je suis foncièrement optimiste, surtout face aux difficultés. Dans mes expériences professionnelles, quand il y a des vraies crises, quand un truc tombe à l’eau lors d’un tournage alors qu’on est arrivé sur place avec une équipe, à l’autre bout de la France, je ne suis jamais très inquiet parce que je trouve une solution. Je dis toujours à mes collaborateurs que nous sommes des chats. C’est ça ! Le secret, c’est d’être un chat, de retomber toujours sur ses pattes.
Souvent, on me dit : “Tu as de la chance, parce que tu cales le sujet avec le chef qui vient d’avoir sa troisième étoile, alors que ni lui ni toi n’étiez au courant ». Ce sont des exemples tout bêtes, mais ce n’est pas que de la chance. La chance passe plein de fois, et il faut savoir la saisir. Par connexion d’esprit, par connexion d’idées, et tac, c’est génial ! C’est déstabilisant parce que dans mes activités, les personnes qui ne me connaissent pas peuvent avoir l’impression que je fais plein de choses dans tous les sens. Mais en réalité, j’y arrive parce que je laisse la chance à tout pour arriver à en faire le meilleur possible.
2 – Donc, selon vous, votre optimisme naîtrait de cette capacité d’ouverture à l’improbable ?
C’est ça, d’ouverture à l’improbable et de ne jamais se refuser l’impossible.
Ne rien se refuser. Certains vont vous dire “tu es un doux rêveur”, “tu es inconscient”, “tu es fou”. On me le dit tous les jours, mais moi, ça m’excite. Souvent, je ne suis pas le premier à avoir eu une idée, mais quand on me dit “on n’a jamais fait ça” ou “ce n’est pas possible”, j’adore. Toute ma carrière professionnelle, je la fais avec des entreprises de toute taille, mais souvent, avec les très grosses structures, il y a une culture du “non”, de l’impossible. J’adore ça. Quand ça commence par “non”, ce qui m’amuse, c’est que ça passe au “oui”.
Le secret, c’est d’être un chat, de retomber toujours sur ses pattes.
3 – Comment expliquez-vous cet appétit pour ce qui paraît impossible aux autres ? Vous ne croyez pas au “non”, mais que cela cache-t-il ?
Je ne crois pas du tout au “non”. Quand on me dit “non”, j’ai besoin de le comprendre, de savoir pourquoi on me l’a dit. J’ai un copain qui est foncièrement dans cette trempe-là, et qui me racontait qu’il en avait fait la signature de sa boîte : ici, on ne dit jamais non. C’est intéressant, parce qu’on est dans une société où on dit non tout le temps. On se dédouane tout le temps : “ce n’est pas moi, c’est la machine”, “c’est l’algorithme”, “je ne peux pas remplir ce truc-là”. C’est une sorte de déni de responsabilité, de partout, du plus bas au plus haut. On le voit avec les politiques, où tout le monde ouvre un parapluie. On est dans une société du parapluie.
Et si on vous dit « oui » ?
Oui, ça me motive pareil. Le “oui” ne m’inquiète pas. Je ne souhaite pas particulièrement chercher la difficulté. Le “oui” peut marcher pour plein de choses, avec plein de gens et je me dis : on se comprend, on est dans le même truc. On se reconnaît très vite entre optimistes.
5 – Justement, autour de vous, au niveau professionnel, êtes-vous plutôt entouré de gens comme vous, ou devez-vous faire un travail pour éduquer ?
Je pense qu’il y a un travail pour éduquer, mais qui me plaît. Quand on me dit “oui” tout de suite, j’ai aussi besoin de réfléchir, de comprendre. Dans nos métiers de représentation, où votre notoriété parfois vous dépasse. En gastronomie, on vous invite à des fêtes, des marchés, des évènements où on voudrait que vous veniez parrainer. C’est souvent commercial, mais en vrai, je ne suis pas vendeur de Tupperware et ça les déstabilise un peu. Il y a plein d’exemples où finalement je dépasse complètement ce qu’on m’a demandé. Je ne peux pas m’empêcher de leur dire “et si on faisait ça ?” ou “si tu faisais ça ?”, et parfois des choses qui ne sont pas dans mon intérêt direct.
Je dis toujours que je travaille pour les fainéants
Je me rends compte que nous ne sommes pas tous pareil. J’ai des confrères qui arrivent comme ça, ils prennent le chèque, ils coupent le ruban et ils repartent. Moi, c’est impossible. Et c’est aussi cela ce qui m’a amené des clients sur la longueur. Pour certains événements où je suis arrivé à la base comme parrain, j’en suis maintenant devenu l’organisateur. Ils se sont dit : “Ce mec, je l’aime bien, il réfléchit, il n’est pas juste venu parler au micro, animer une démonstration culinaire ou présenter.” Moi, je dis toujours que je travaille pour les fainéants. J’adore ça. C’est le principe du prestataire de service finalement.
C’est intéressant ce que vous dites par rapport aux fainéants, ça résonne aussi pour moi.
D’une certaine manière, j’envie un peu ceux qui savent dire “ça, je n’ai pas envie de le faire”. Moi, je me l’interdis souvent. Donc je vais me fatiguer aussi. C’est un peu le défaut de l’optimisme. Il y a un jour dans l’année où vous vous levez et vous vous dites : “Pourquoi il y a tout ça à faire aujourd’hui ?” Mais en réalité, c’est gratifiant d’avoir une vie bien remplie.
6 – Dans cette soif de projets, de faire à la place des autres, d’aller toujours au-delà, y aurait-il une certaine crainte d’être soi-même fainéant ?
Oui, il y a quelque chose comme ça. Une sorte de culpabilité quand on s’arrête de travailler. Ce qui est marrant, c’est de faire mille choses et de les faire avec passion. Je dis toujours que je peux faire mille trucs parce que tout m’intéresse. C’est aussi une forme d’optimisme : beaucoup de gens disent “ça, ce n’est pas pour moi”, “je me le refuse”. Oui, il y a des choses que je refuse. Quand je dis que je ne suis pas vendeur de Tupperware, certaines marques me sollicitent mais je refuse, parce que ce n’est pas dans ma philosophie d’incarner ce truc-là. Il y a plein de choses plus laborieuses et moins lucratives, mais je les fais parce qu’elles m’excitent, parce qu’elles m’amusent.
7 – Avec votre « tout est possible », arrive-t-il que vous viviez la frustration de ne pas pouvoir tout faire ?
J’ai appris un peu maintenant, notamment à arrêter de travailler parfois, ce que je ne faisais pas avant. Je me rends compte que je suis beaucoup plus optimiste, et que c’est souvent quand je perds cette vision que je me dis : tu es fatigué, il faut que tu t’arrêtes. Je me fais un petit break. J’ai la chance de pouvoir respirer vite. Un week-end prolongé avec un jour de plus ou simplement un week-end de deux jours consécutifs, ça me va. C’est déjà pas mal.
8 – Le Loïc qu’on voit à la télé, toujours souriant, toujours de bonne humeur, est-ce le même Loïc que l’on retrouve dans la vraie vie ?
Oui, je ne triche pas beaucoup. Je n’ai pas l’impression de me forcer. Cette semaine, on recevait Hugues Aufray à Télématin, et il disait « ce n’est pas un métier : les chanteurs ». J’ai parfois ce syndrome de l’usurpateur que je soigne petit à petit. En effet, on fait ça avec facilité et passion. Par rapport à quelqu’un qui se force tous les jours pour aller au travail, on se dit : est-ce que je n’usurpe pas le truc ? Comme si on n’avait pas de mérite, parce qu’on ne fait que des choses qui nous plaisent.
9 – Alors quelle est votre posture par rapport à cela ?
Je me rends compte que la gastronomie, contrairement à la cuisine, ça ne s’apprend pas à l’école.
Aujourd’hui, j’ai appris à l’accepter en me disant qu’il n’y avait pas d’usurpation, parce que j’ai acquis des connaissances, une ouverture. Je me rends compte que la gastronomie, contrairement à la cuisine, ça ne s’apprend pas à l’école. Je n’ai pas fait un CAP de cuisine… même si j’aimerais le faire d’ailleurs. Je me rends compte que je connais plein d’appellations, de fromages, de charcuteries, de produits, de régions, mais la base, je la maîtrise un peu moins. C’est peut-être là, quand je dis le syndrome de l’usurpateur, que je me place. Je n’ai pas de formation en cuisine et je parle à tout le monde de ça. Je sais à peu près ce qu’est une sauce hollandaise, mais je ne connais pas par cœur toutes les sauces du lexique de cuisine.
Y voyez-vous une réelle forme d’usurpation ?
Non, elle est subtile. Ce n’est pas quelque chose qui m’obsède. Je me demande juste comment on valorise et quantifie ses connaissances. J’ai l’impression de connaître plein de choses et, en même temps, de n’y connaître rien. C’est compliqué à gérer. Après, c’est génial : j’ai la chance d’apprendre des choses tous les jours.
Chez les personnes optimistes, ce qui ressort aussi, c’est la soif d’apprendre.
10 – Nous arrivons à la dernière question de l’entretien. À l’issue de ces échanges, quel (s) message(s) d’optimisme aimeriez-vous faire passer aux lecteurs du blog ?
Le message d’optimisme, pour moi, c’est qu’il faut vraiment croire à l’impossible. C’est ce qui me galvanise et me fait avancer. En vrai, aujourd’hui, je suis un enfant de Saint-Étienne, ma mère était comptable, mon père électricien et illustrateur de bande dessinée. Aujourd’hui je suis chroniqueur gastronomique, co-animateur et producteur à la télévision. Petit, on m’a dit que c’était un métier impossible. Mais mes parents ne me l’ont jamais dit, voire m’ont toujours poussé à le faire. Ça m’a donné des ailes. Je pense que l’optimisme, c’est quelque chose qui s’apprend et se transmet. Il y a une lecture qui m’a marqué quand j’étudiais, c’était le manuel d’Épictète et tout ce courant-là. On ne va pas aller à l’extrême de se dire “j’ai perdu une jambe, c’est parce qu’il fallait que je la perde”, mais j’ai ce truc-là, l’optimisme d’acceptation, et en même temps une sorte de pragmatisme. Souvent, on voit l’optimiste comme un rêveur mais c’est peut-être un rêveur pragmatique finalement.
Merci beaucoup pour cet entretien et merci d’avoir accepté de participer au projet UNFOCUS
Super, c’était un très bon moment. C’est chouette de se poser ces questions-là !