Optimisme et stoïcisme : être utile pour être heureux — parcours d’un président des Restos du Cœur Loire
Nom : Antoine GERACI
Présentation : Président « Les Restos du Cœur Loire », Auteur, compositeur, romancier
Liens :
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Propos recueillis par Julien Russier le 30 janvier 2026
Comment rester optimiste aujourd’hui ?
Pour être optimiste, il faut parfois accepter une part de cécité. Ouvrir vraiment les yeux sur le monde oblige à faire abstraction de certaines dérives humaines. Pourtant, si l’on porte en soi une forme d’optimisme — voire de bonheur — on peut la transmettre à ceux qu’on côtoie. En tant que président des Restos du Cœur de la Loire, je suis confronté chaque jour à la misère ; pour rester optimiste, je choisis de regarder vers demain. Pour moi, il faut une part de stoïcisme : accepter ce qui ne dépend pas de nous, garder confiance en soi, connaître ses capacités face à l’adversité et, en surmontant ce qui peut l’être, se considérer comme un homme heureux.
Qu’est-ce que le bonheur pour toi ?
Le bonheur, c’est être utile. Je plains les personnes entièrement tournées vers elles-mêmes. L’égoïsme s’installe aujourd’hui, mais si l’on s’efforce de l’être moins que les autres, tout va déjà mieux. Mon plaisir, c’est me lever le matin en me disant que je vais aider. Mon histoire y est pour beaucoup : issu d’une famille de dix enfants d’immigrés italiens, j’ai connu la faim et la violence. À 15 ans, j’ai décidé d’être heureux. Cette décision s’est concrétisée par le besoin de me démarquer, de faire ce que j’aimais et d’aller au bout.
Peut-on décider d’être heureux à l’adolescence ?
Oui. Ce choix a été une rupture : quitter un univers toxique et violent. À 20 ans, j’ai passé le concours d’instituteur spécialisé pour travailler avec des enfants en difficulté — cas sociaux, délinquants, caractériels, autistes. Pendant cinq ans à la Sauvegarde de l’enfance, j’ai cherché à être utile. Il y a quinze jours, un ancien élève de 65 ans est venu à notre siège des Restos du Cœur pour me dire merci, en larmes. Ces retours ne sont pas recherchés, mais ils témoignent d’une utilité réelle. Être optimiste, c’est difficile, mais ces moments donnent de la force.
Quelles sont tes “casquettes” ?
Je suis écrivain — une douzaine de romans et trois pièces de théâtre — auteur-compositeur depuis longtemps, artisan sérigraphe, et président des Restos du Cœur de la Loire depuis quatre ans. Après cinq ans dans l’enfance inadaptée, j’ai créé mon entreprise ; l’engagement associatif est venu ensuite.
Ton optimisme est-il lié à l’altruisme ?
Tout à fait. Être utile fait partie de la scène de la vie. J’aime la devise : « Fais ce que tu peux, advienne que pourra ». Connaître ses limites, ne pas se plaindre de ce qui échappe à notre contrôle : c’est l’esprit stoïcien. Je transmets cela dans mes livres et mes chansons, souvent durs, qui expriment la frustration face aux travers humains. Le stoïcien sait qu’il est mortel ; beaucoup semblent l’oublier, et leur nocivité s’en trouve décuplée.
Qu’est-ce qui nourrit ton altruisme optimiste ?
Quand je recrute des bénévoles, je parle d’engagement et d’entraide. La tendance change : autrefois, sur 50 candidats, on comptait environ 40 retraités ; aujourd’hui, seulement 12, avec davantage de jeunes et d’actifs. C’est encourageant, mais cela interroge l’implication des retraités, historiquement piliers de l’associatif. Pour motiver, je rappelle cette idée simple : vous allez aider des personnes en galère, et c’est profondément réconfortant. J’adhère au principe « aimons-nous les uns les autres » dans son sens philosophique : respect, acceptation des différences. Saint-Exupéry et Albert Jacquard l’ont dit : enrichissons-nous de nos différences. Chaque rencontre m’apporte : je me nourris de l’autre pour écrire et composer.
Que mets-tu derrière “aimez-vous les uns les autres” aujourd’hui ?
Aimer, c’est respecter et accepter l’autre tel qu’il est. Or, je vois sur les réseaux des commentaires effrayants sur les Restos du Cœur : fantasmes sur « les étrangers », jugements au hasard des plaques d’immatriculation… Face à cela, l’optimisme vacille. Je invite ceux qui critiquent à venir voir ce que nous faisons, plutôt que d’alimenter la défiance.
Comment es-tu entré aux Restos du Cœur ?
Par mon frère, déjà bénévole à Saint-Étienne. J’ai commencé par la distribution, puis j’ai créé avec des amis un centre itinérant avec un camion des Restos. Je suis entré au conseil d’administration et, faute de candidat, j’ai été nommé président. Mon prédécesseur y consacrait deux demi-journées par semaine ; moi, c’est deux demi-journées par jour. Le département était sinistré, nous avons beaucoup avancé. Il faut de l’optimisme pour durer, surtout avec des bénévoles à qui l’on ne peut pas demander ce qu’on demanderait à des salariés. Je quitte la présidence en septembre prochain, mais je continuerai, peut-être au niveau national.
Si tu devais résumer ton engagement optimiste en une phrase ?
Essayer de rester en bonne santé pour être le plus souvent utile aux autres.